Il y a les couteaux que j’admire, ceux que j’aime collectionner, ceux dont l’histoire me passionne. Et puis il y a ceux que je prends en main en me disant : « Voilà. C’est exactement ça. » Le Randall Buxton Fighter appartient à cette dernière catégorie.

Je pourrais commencer par sa rareté, sa numérotation ou son statut de Dealer Special. Tous ces éléments ont leur importance, et j’y reviendrai. Mais ce serait prendre les choses à l’envers. Ce qui me plaît d’abord dans le Buxton, c’est le couteau lui-même. Sa présence. Son équilibre. Cette façon très particulière de remplir la main et de donner immédiatement confiance.
Autant le dire tout de suite : si je ne devais posséder qu’un seul Randall, il est fort probable que je choisirais un Buxton Fighter. Et pourtant, les candidats ne manquent pas !
Pour comprendre ce couteau, quelques mots sur son origine sont utiles. Wayne Buxton était revendeur Randall depuis le début des années 1970. Le modèle qui porte son nom appartient à la famille des Dealer Specials, ces créations développées par la manufacture pour certains de ses distributeurs. Les premières livraisons au public du Buxton Fighter remontent à février 1994.
Sa parenté avec le Model 14 Attack est bien réelle. Il en reprend la construction massive, avec une lame inoxydable ramenée à 6.5 pouces, soit environ 16.5 cm, et adopte un profil Bowie plus marqué. Il retrouve également un prolongement de soie dépassant à l’arrière du manche, un principe déjà présent sur les premiers Model 14 avant d’être abandonné sur leur configuration courante.
Le résultat possède une identité très forte. Une sorte de Model 14 plus compact, plus ramassé, avec ce supplément de caractère qui change toute la perception du couteau. À mes yeux, il est aussi plus bestial, plus brut dans son expression que les Model 1. Ceux-ci ont souvent une élégance élancée ; le Buxton a quelque chose de dense et de résolu. Même posé dans son étui, il ne cherche pas à se faire oublier.
Et lorsqu’on le prend en main, cette impression se confirme.
« Over my dead body. » C’est probablement la formule qui traduit le mieux ce que je ressens en refermant les doigts sur son manche. Il s’installe dans la paume avec une évidence assez réjouissante. Sur cette configuration Border Patrol, aucune succession d’empreintes ne dicte précisément la place de chaque doigt : le galbe du Micarta, les élargissements du manche et la garde composent une prise que je trouve extraordinairement convaincante.
J’aime cette sensation de tenir le couteau pleinement. Le manche ne paraît ni étriqué ni inutilement volumineux. Il remplit son rôle avec une simplicité qui fait presque oublier le travail nécessaire pour obtenir une forme aussi juste.
Mais le plus remarquable reste peut-être l’équilibre.
Le poids se concentre, dans ma prise en main, autour de l’index et du majeur. Le Buxton possède de la masse, c’est indéniable, mais il ne me donne pas l’impression de subir cette masse à l’extrémité du bras. La lame ne tire pas exagérément vers l’avant, et le manche ne semble pas chercher à basculer vers l’arrière. L’ensemble se rassemble là où la main le contrôle.
C’est ce qui rend ce couteau si agréable à mes yeux : sa présence est importante, mais elle reste maîtrisée. On peut apprécier un grand couteau pour son aspect spectaculaire ; ici, j’apprécie surtout la manière dont ses proportions fonctionnent ensemble.
La construction participe beaucoup à cette confiance. La soie pleine reste visible au dos du manche, traverse le bloc de Micarta et se prolonge à l’arrière. J’aime pouvoir suivre visuellement cette continuité de métal. Le manche est façonné dans un seul bloc, avec cette impression de matière enveloppant une structure particulièrement substantielle.

Le mot qui me vient est « incassable ». Je parle bien d’une sensation : à l’échelle de la force humaine et d’un usage manuel, j’ai du mal à imaginer venir à bout d’un tel ensemble. Ce n’est pas le compte rendu d’un essai destructif, mais l’expression de la confiance qu’il m’inspire. Et cette confiance contribue également et directement au plaisir que j’éprouve à le manipuler.
La lame, elle, réunit ce que j’aime dans un Bowie compact; une pointe expressive, une courbe de tranchant bien dessinée et un contre-tranchant affûté qui donne toute sa personnalité à la partie supérieure. La silhouette reste immédiatement lisible. Il n’y a pas besoin d’accumuler les détails pour obtenir un couteau aussi affirmé.
Sur le BF-1187 présenté ici, la double garde courbée (classique du Model 1) en laiton apporte une chaleur supplémentaire à l’ensemble. Elle répond aux nuances brunes et kaki du Micarta, officiellement désigné comme vert. Voilà d’ailleurs une de ces petites surprises de matière que j’apprécie : une appellation donne une indication, mais le couteau que l’on a devant soi possède ses propres nuances.
La lame satinée, le laiton poli, la trame du Micarta et le cuir brun de l’étui forment une combinaison particulièrement harmonieuse. Le caractère militaire du Buxton est indéniable, mais avec une présentation qui donne aussi envie de s’attarder sur les détails.
Cet exemplaire comporte un petit creux au bas du manche, signalé et photographié sur sa fiche. Je préfère le rappeler : même lorsqu’un modèle me plaît autant, chaque pièce mérite d’être présentée telle qu’elle est. Cette irrégularité entre dans l’appréciation du BF-1187 et de son prix ; elle ne change pas mon enthousiasme pour le dessin du Buxton.
Son étui mérite également que l’on s’y arrête. Il porte le marquage spécifique du modèle, accueille la pierre à aiguiser et, sur cet exemplaire, réunit les signatures de Wayne et David Buxton. Ce sont des détails que je trouve particulièrement attachants. Ils relient un objet à des personnes, à une transmission, à une histoire qui dépasse son numéro gravé sur la lame.
Le décès de Wayne Buxton, en octobre 2026, donne malheureusement une autre résonance à ces signatures. C’est avec tristesse que je pense à la disparition de cet homme dont le nom restera associé à un couteau aussi singulier. Pour un passionné, ces objets sont aussi des points de rencontre avec ceux qui les ont imaginés, défendus et fait connaître.
Les étuis portant sa signature constituent désormais un ensemble qui ne pourra plus s’enrichir de nouveaux exemplaires signés de sa main. Je m’attends donc à ce qu’ils suscitent davantage d’intérêt auprès des collectionneurs et, probablement, à ce que les ensembles correspondants prennent de la valeur avec le temps. L’évolution exacte des prix restera celle du marché, mais leur dimension personnelle et historique s’est incontestablement renforcée.

Cela ajoute à l’intérêt d’un modèle déjà peu courant et relativement peu connu en dehors du cercle des amateurs de Randall. C’est un paradoxe que j’aime bien chez le Buxton : on le rencontre rarement, mais une fois qu’on le connaît, on le reconnaît immédiatement. Il possède une silhouette à lui, une construction à lui et une présence qui ne se confond pas avec le reste de la gamme.
Je dois d’ailleurs vous faire un aveu : j’en possède déjà un, avec un manche en Micarta brun, quasiment identique au BF-1187 présenté ici. Il dort bien au chaud dans ma collection personnelle, et je n’ai aucune intention de l’en faire sortir. À vrai dire, j’ai même prévu d’être enseveli avec ce couteau à mes côtés. Tant pis pour mes fils : ils hériteront des autres !
Vous comprendrez donc que mon enthousiasme ne se limite pas à celui d’un passionné heureux de présenter une belle pièce. Ce modèle a aussi trouvé sa place dans ma propre collection, et manifestement, il compte bien y rester.
Sa rareté me plaît. Son histoire aussi. Pourtant, même en laissant ces considérations de côté, je reviendrais au même constat : la prise en main est formidable, l’équilibre est fantastique et le dessin fonctionne jusque dans ses détails.
Pour moi, une réussite totale.
Alors, un seul Randall ? La question serait douloureuse pour le collectionneur que je suis. Mais au moment de tendre la main vers celui que je garderais, le Buxton Fighter aurait de très sérieuses chances de l’emporter... Et je pense qu'il le sait.
